Penser la musique ?
4 – Un mini-feuilleton en philosophie et musique

27 novembre 2010
    Publié dans Penser la musique ?

Episode 4 -  Musique et sacré

D'aprèsGuillaume DUBUFE (1853-1909)Photogravure de Boussod et Valadon. Vers 1880

D'après Guillaume DUBUFE Photogravure de Boussod et Valadon

Il faut attendre le De Musica (389 ap. J.-C.) de saint Augustin pour que philosophie et musique entrent dans des rapports nouveaux. La musique devient l’émanation d’une musique de l’âme, intérieure et silencieuse. Ce qui intéresse Augustin, à la différence de Platon, c’est le recueillement de l’âme sur elle-même qui pousse l’auditeur à une écoute active ; laquelle n’a rien à voir avec la dépossession de soi vécue dans la transe. Le rythme qui se déploie dans la durée parle à la mémoire et favorise un retour sur soi, un rassemblement des sensations dans le présent qui éclaire l’âme loin de l’obscurcir.

Pour Augustin, c’est donc l’âme et non le corps qui écoute la musique. L’harmonie reconstruite par l’oreille attentive conduit à un acte de pure méditation ; la musique aide au ravissement mystique. La voix qui appelle a plus de force que l’image qui peut tromper. Grâce à l’harmonie musicale, ce n’est pas la vérité mathématique universelle qui prend corps tout à coup, mais bien la voix intérieure de l’esprit à l’écoute de lui-même.

Proposé par Cécilie Munk Koefoed


3 – Un feuilleton en philosophie et en musique

26 novembre 2010
    Publié dans Edition 2010, Penser la musique ?

Episode 3 -  La censure des instruments

D.R.

D.R.

Le même Platon qui, à la suite de Pythagore, rapproche la musique d’une mathématique sonore, se méfie terriblement de l’ivresse musicale, de la musique qui enchante l’âme. Le musicien qui se complaît dans les sons, qui aime trop charnellement la musique est piégé par le sensible et perd de vue l’intelligible, le ciel des Idées.
Ce problème se pose à toute pensée de la musique : comment l’harmonie musicale peut-elle être à la fois assimilée à une science, à une théorie des nombres et à un enchantement inexplicable de l’âme comme celui dont Ulysse a voulu faire l’expérience ? Le son est-il le fruit d’une rencontre sonore ou du calcul d’une proportion ?

Platon réprouve déjà l’émancipation de la dissonance et propose même la création d’un … comité de censure des œuvres musicales jugées néfastes ! Certains instruments essentiels de la musique grecque, comme l’aulos (la flûte), sont alors rejetés car ils correspondent au prolongement du souffle, par lequel c’est l’âme elle-même qui s’enfuirait. La lyre et la cithare, censés accompagner les textes d’Homère, sont au contraire rassurants. Au IIIème livre de La République, Platon condamne la musique qui s’affranchit du logos, du discours, qui possède l’âme tout en l’empêchant de penser.

Cette ambivalence éclaire la difficulté sans la résoudre : si la phrase musicale n’est qu’une succession de symboles mathématiques, pourquoi serait-elle si dangereuse ? Toujours, avec le son, quelque chose échappe.
La suite et fin, demain…

Proposé par Cécilie Munk Koefoed


2 – Un feuilleton, en philosophie et en musique

25 novembre 2010
    Publié dans Penser la musique ?

Episode 2 -  Musique et mathématique

einstein-violoniste D.R.

Einstein violoniste - D.R.

La légende fait remonter à Pythagore la découverte des rapports numériques qui créent les accords parfaits agréables à l’oreille humaine.

Jamblique (néo-platonicien, élève de Plotin) auteur de La vie de Pythagore, raconte qu’un jour le philosophe mathématicien entendit trois forgerons frapper l’enclume et trouva merveilleux le son qui en sortit. En refaisant l’expérience avec des cordes tendues par des poids, Pythagore découvrit la progression du plus grave au plus aigu.

Platon a ensuite repris cette idée selon laquelle la phrase musicale serait une équation arithmétique traduite en ondes sonores. La naissance de la gamme aurait donc une cause mathématique, même si … cette anecdote reste une légende.
La théorie de l’harmonie, fruit du calcul de proportions arithmétiques, serait le fondement esthétique de la beauté.

Le canon de la beauté est-il écho tout autant qu’image ?

La suite demain …

Proposé par Cécilie Munk Koefoed


1 – Un mini-feuilleton, en philosophie et en musique pour Orchestres en fête !

24 novembre 2010
    Publié dans Penser la musique ?

Episode 1 – La vue plutôt que l’ouïe ?

D.R.

D.R.

Les arts ne sont pas traités de façon égale par la philosophie : l’interrogation privilégie généralement l’image au détriment du son, au point qu’on a pu parler de « pictorialisme de la pensée » (Bernard Sève).

Selon Platon, le savoir est une vision : les Idées sont des choses que l’on voit (c’est le sens du grec eidos). Nous dirons d’ailleurs aisément « je vois clair dans mon esprit » et spontanément, tout le monde dit « je vois » pour dire « je comprends ». La vérité ne parlerait guère aux oreilles de l’esprit. Cela provient sans doute de la nature du son : il est insaisissable et commence à mourir à partir du moment où il a été émis. Ainsi échappe-t-il à toute définition objective, est impossible à conceptualiser. Rien d’étonnant alors à ce que le philosophe préfère la figure rigoureuse à la mélodie insais


Musique et langage, pistes pour une réflexion par Maël Renouard

14 novembre 2008
    Publié dans 2- Les éditions précédentes, Penser la musique ?

L’extrême étendue du fait musical est évidente. Il ne s’agit pas seulement de dire que beaucoup d’entre nous écoutent de la musique : d’un point de vue anthropologique, il est sans doute très peu de sociétés qui n’aient pas usé d’une certaine manière d’agencer des sons au sein d’une durée, au moyen d’instruments particulièrement conçus pour cela, à des fins de rituel ou de plaisir.

Or, la banalité avec laquelle la musique est installée dans notre monde, historique, social ou intime, contraste avec la difficulté de mettre en évidence un sens dont elle serait expressive. Nous utilisons quotidiennement le langage pour exprimer ce que nous voulons dire. Nous sommes entourés de signes disponibles pour l’expression d’un sens. La musique est là, parmi nous, sans que les sons y apparaissent clairement comme les signes de quelque chose d’autre qu’eux. Pris en eux-mêmes, les sons ne sont pas les mots d’un vocabulaire. Quant à leur succession dans une composition musicale, on peut bien dire qu’elle provoque en nous un certain plaisir, un certain contenu d’émotions, mais plutôt sous la forme de représentations vagues que sous la forme d’un sens intelligible. La musique nous laisse plutôt dans « l’inquiétude d’une signification », comme disait Chabanon, un théoricien du dix-huitième siècle, contemporain de Rousseau et de Rameau cité par Cl. Lévi-Strauss dans Regarder, écouter, lire. Une telle inquiétude provient de la comparaison au langage par lequel nous communiquons. Mais il n’est pas du tout sûr que cette comparaison soit évidente ou pertinente. Elle risque aussi bien de provenir d’une sorte de présupposé d’après lequel la musique serait dénuée de valeur si on ne pouvait trouver en elle quelque chose comme un sens.

Le désir de rompre l’inquiétude de la signification en affirmant que la musique doit être expressive d’un sens, à la manière du langage, ne va-t-il pas, au contraire, à l’encontre de la nature de la musique et de ses caractères particuliers ?